BARBARA D'ANTUONO

Créatures des Terres minées 

« L’actualité brutale et cynique est entrée en collision avec mes propres inquiétudes.

D’étranges créatures facétieuses et préoccupantes assiègent mon esprit.

Elles semblent déterminées.

Je les laisse guider mes gestes, mécanique au  rythme répétitif, hypnotique, cadencé :

Ciseaux, fils, aiguilles, coutures, sutures, superpositions, réparations…

Elles s’incarnent dans l’instant créant leur histoire et tracent leur chemin sur la trame de coton.

Je ne sais plus si c’est moi qui tire les ficelles ou elles qui mènent la danse.

Elles racontent des voyages sans retour, elles parlent de contrées lointaines, de ce qui nous unit et ce qui nous sépare, de nos démons et de nos dieux, de nos peines, et d’autres rivages possibles.

Elles sont mon chaos intérieur, mon reflet dans le miroir, la somme de toutes mes peurs, de mes doutes et de mes espérances… 

….les créatures des terres minées…. »

Barbara d’Antuono, mai 2022.

 
Esprits vagabonds – Pénélope ou Parque des temps modernes, Barbara d’Antuono coud à la main comme d’autres récitent des mantras et ne décide rien à l’avance. Elle laisse surgir des images sans cohérence particulière les unes  avec les autres, mais auxquelles elle donne corps dans une sorte d’urgence, sous la forme d’une bande non pas dessinée  mais cousue. L’exposition, tout comme le livre éponyme, parcourt sept années de ce travail assidu et patient à travers près de 30 oeuvres textiles, véritables arrêts sur image faits des émotions et des souvenirs de l’artiste, comme autant de portraits de l’humanité. Sa rencontre en Haïti avec le Baron Samedi et la mythologie liée au vaudou, ainsi que les éclaboussures traumatiques du coup d’état de 1986 et des exactions dont elle a été témoin, l’ont précipitée dans cette nécessité de dire l’indicible. Globe-trotter, elle nourrit son travail de ses voyages, notamment en Afrique où elle retrouve le vaudou, et sur les pentes de tous les volcans du monde. Créatrice d’imaginaire, elle fait ainsi naître sous ses doigts un monde jubilatoire, onirique, ironique, carnavalesque et parfois naïf. Imprégnée de ce savoureux  mélange, toute son oeuvre se condense dans un syncrétisme baroque flamboyant, où l’humour n’est jamais loin et Haïti toujours présent.
 
Dans le livre, le jeune auteur haïtien Kevin Pierre pose sur ces images intemporelles les mots poétiques d’un engagement contemporain pour la dignité de son pays. Leur échange de fils et de mots parle des choses de la vie et de  la mort, du vaudou ancestral et des difficultés d’aujourd’hui. Pour restituer au lecteur la puissance évocatrice de la langue de l’auteur, les textes sont proposés en version bilingue français/créole haïtien.
Barbara d’Antuono, corse d’origine italienne née en 1961, quitte la France dans les années 80 pour les Antilles et la Jamaïque. C’est dans le foisonnement artistique d’Haïti, où elle reste 5 ans, qu’elle s’initie à la peinture et à la sculpture, notamment dans l’atelier du peintre haïtien Ronald Mevs. Se révèlent à elle le magique, ses démons intérieurs  et l’esthétique de son travail de plasticienne. Elle commence son parcours artistique par des assemblages de bois  et d’ossement, des collages, des totems, des fétiches… Babette El Saieh, fille du grand collectionneur Issa El Saieh, lui donne sa première chance d’exposer à l’hôtel Olofson de Port-au-Prince. Après plusieurs expositions à Haïti, elle quitte l’île à la suite du coup d’état de 1986. Rentrée en France, elle développe sa propre technique alliant sculpture, peinture, graphisme, couture, poésie et musique. Dès 1995, elle expose régulièrement à Paris, en Allemagne…
 
Elle participe à plusieurs expositions collectives, dont une en hommage Wilfredo Lam à L’Unesco. Reconnue par les galeries Art Factory et l’Art de Rien, elle a exposé plusieurs fois au Lavoir moderne Parisien ainsi qu’à la Chapelle duCollège de Carpentras. En 2014, elle présente quelques tableaux aimantés, tableaux textiles et poupées fétiches dans l’exposition collective ‘Suivez mon regard’, qui marquait l’acte de naissance de L’oeil de la femme à barbe.
 
Kevin Pierre est né en 1993 à Port au Prince en Haïti où il vit actuellement. Après des études classiques, il suit des formations en art dramatique – écriture et jeu d’acteur – et en écriture poétique. Comédien, danseur, percussionniste, il s’est déjà produit dans de nombreux spectacles et festivals ; il anime également des émissions de radio.
En 2019 il publie Mak pye solèy – un premier recueil de poèmes sur la mort, le vaudou, l’environnement, l’amour, le sexe. C’est par l’intermédiaire de l’artiste Catherine Ursin – qui a réalisé le dessin de couverture du recueil – qu’il fait la connaissance de L’oeil de la femme à barbe et de Barbara d’Antuono. Il rencontrera ces trois femmes pour la première fois en France l’hiver 2019, à l’occasion de l’exposition d’artistes haïtiens que Catherine Ursin a organisée à Lyon à la galerie La Rage et où elle l’a invité à présenter son livre.

VIDÉOS

« Esprits vagabonds » dans l’atelier de Barbara d’Antuono, 2020