BARBARA D'ANTUONO

« Je couds comme certains récitent des mantras. Je ne décide rien à l’avance. Des images surgissent, sans cohérence particulière les unes avec les autres mais elles sont là et je ressens une urgence à leur donner corps. Coudre, suturer, refermer ces plaies, greffer un tissu sur un autre, mais aussi « broder » pour donner un sens, pour témoigner parfois de mon désir profond de réunir les deux cultures qui m’habitent. Tissu humain, tissu psychique, là où les allers-retours de l’aiguille creusent des trous/vides par lesquels s’échappent mes démons. Tissus abîmés, déchirés… et mes tentatives afin de joindre les bords que creuse cette béance qui ne cesse de s’ouvrir : la faille de l’être… hémostase impossible dans tous les cas » écrit Barbara d’Antuono.

Turbulences

« Tourmentée par les vents contraires d’indomptables pensées, je ressens les secousses telluriques de ce monde en pleine mutation.

Un petit peuple déterminé siège dans ma tête : visiteurs nocturnes égarés, sombres pensées portant chapeau, zig bicéphale, femme-oiseau, bestiaire intra-cranien dont les êtres hybrides qui le composent attendent d’être libérés.

Tout ne tient qu’à un fil : aiguille, ciseaux, je taille, je couds, je pose et superpose, fils, tissus, trame que je troue, geste impulsif, répété, compulsif.

Mes mains devancent ma pensée.

Créatures sur fond noir, stupéfaites, extirpées de mon crâne, figées à jamais, mariée d’os et de dentelles, porteur de fleur, squelette rieur, quand la couleur dévore l’intention, donne un air de fête, la mort joyeuse sur fond turquoise…fils aiguille, ciseaux, tissus, trame que je troue, je coupe je taille, je superpose, j’assemble.

Êtres polymorphes qui occupent tout l’espace, ma nature n’aime pas le vide, l’un sur l’autre, à côté de l’autre, s’imbriquent, se toisent, se chevauchent, dos à dos, face à face, sourires figés, grimaces…., dialogue de sourds dans le vacarme du monde, pas de chance.

Nous entrons dans une zone de Turbulences. »

Barbara d’Antuono, juin 2026

La tendresse de l’eau

« C’est l’histoire de la langue Mère

L’histoire des lettres qui montent de la mémoire des femmes

C’est l’histoire de l’eau, celle des premiers gestes de la vie et des survivants

C’est une collection de gestes accrochée à la mémoire des temps

Lorsqu’une main venait nettoyer tes larmes d’enfant et laver ton corps du bruit du monde

L’eau murmurait à tes cuisses des choses interdites et

C’était les plus belles choses de l’amour brodées sur tes jambes nues ;

C’étaient des choses dangereuses aussi

qui disaient le feu des hommes et la tendresse de l’eau.

Elle disait :

Viens contre moi

Je t’aime

Donne-moi ta main que j’y pioche tes doigts

Avec ma bouche

Ton corps t’appartient

Personne ne doit décider pour toi

Fais attention

Sois prudente

Tu es une fille

Je n’ai pas peur de mourir, le pire

C’est pour mes enfants

Tu veux des chevilles fines ? Porte des talons !

Mais comment tu es coiffée aujourd’hui ?

Toi, tu te souviens de ta première fois ?

Il m’aimait autrefois

Et l’eau a continué à couler entre vous toutes,

Charriant les langues mères,

Aimantes ou terribles,

Emportant avec elle l’origine du monde

Et tous ses points cardinaux

Toi qui viens de cette source, tu n’as pas encore la parole

Tu es de cette porte sombre où disparaissent les hommes

Ta mère te soulève pour te donner le sein

Et ce sont des amas de seins blancs, noirs et fermes

Qui se tendent vers ta bouche avide des mots à venir

Tu bois ce lait millénaire qui t’enivre

Tu es plongée au cœur de ce festin

Et ça te donne le vertige

Tout à coup, de ta mère surgissent toutes les voix mères

Tu remontes jusqu’à elles

Et d’elles surgissent toutes les paroles femelles

Qui grossissent en toi et te tiennent bientôt debout,

Des mots qui bientôt te dépassent,

Qui se souviennent de toutes

Et t’emportent au-dessus des eaux.

Ce sont des lettres fleurs qui disent les champs

Où vous cueillez les herbes sauvages

Ce sont les grands A de la poursuite de l’Amour

*Et les C des confidences entre filles

Entends-tu leurs rires ?

Et plus tard viendront les R creusés au visage

Des femmes vieillissantes

Et les paroles traverseront les mondes à voix basse

Ce sera à ton tour de raconter

L’histoire des langues mères qui t’emportent

Dans le tourbillon de la vie à la mort ».

« La tendresse de l’eau », Dominique Memmi, septembre 2024

 

Créatures des Terres minées 

« L’actualité brutale et cynique est entrée en collision avec mes propres inquiétudes.

D’étranges créatures facétieuses et préoccupantes assiègent mon esprit.

Elles semblent déterminées.

Je les laisse guider mes gestes, mécanique au  rythme répétitif, hypnotique, cadencé :

Ciseaux, fils, aiguilles, coutures, sutures, superpositions, réparations…

Elles s’incarnent dans l’instant créant leur histoire et tracent leur chemin sur la trame de coton.

Je ne sais plus si c’est moi qui tire les ficelles ou elles qui mènent la danse.

Elles racontent des voyages sans retour, elles parlent de contrées lointaines, de ce qui nous unit et ce qui nous sépare, de nos démons et de nos dieux, de nos peines, et d’autres rivages possibles.

Elles sont mon chaos intérieur, mon reflet dans le miroir, la somme de toutes mes peurs, de mes doutes et de mes espérances… 

….les créatures des terres minées…. »

Barbara d’Antuono, mai 2022.

 
Esprits vagabonds – Pénélope ou Parque des temps modernes, Barbara d’Antuono coud à la main comme d’autres récitent des mantras et ne décide rien à l’avance. Elle laisse surgir des images sans cohérence particulière les unes  avec les autres, mais auxquelles elle donne corps dans une sorte d’urgence, sous la forme d’une bande non pas dessinée  mais cousue. L’exposition, tout comme le livre éponyme, parcourt sept années de ce travail assidu et patient à travers près de 30 oeuvres textiles, véritables arrêts sur image faits des émotions et des souvenirs de l’artiste, comme autant de portraits de l’humanité. Sa rencontre en Haïti avec le Baron Samedi et la mythologie liée au vaudou, ainsi que les éclaboussures traumatiques du coup d’état de 1986 et des exactions dont elle a été témoin, l’ont précipitée dans cette nécessité de dire l’indicible. Globe-trotter, elle nourrit son travail de ses voyages, notamment en Afrique où elle retrouve le vaudou, et sur les pentes de tous les volcans du monde. Créatrice d’imaginaire, elle fait ainsi naître sous ses doigts un monde jubilatoire, onirique, ironique, carnavalesque et parfois naïf. Imprégnée de ce savoureux  mélange, toute son oeuvre se condense dans un syncrétisme baroque flamboyant, où l’humour n’est jamais loin et Haïti toujours présent.
 
Dans le livre, le jeune auteur haïtien Kevin Pierre pose sur ces images intemporelles les mots poétiques d’un engagement contemporain pour la dignité de son pays. Leur échange de fils et de mots parle des choses de la vie et de  la mort, du vaudou ancestral et des difficultés d’aujourd’hui. Pour restituer au lecteur la puissance évocatrice de la langue de l’auteur, les textes sont proposés en version bilingue français/créole haïtien.
Barbara d’Antuono, corse d’origine italienne née en 1961, quitte la France dans les années 80 pour les Antilles et la Jamaïque. C’est dans le foisonnement artistique d’Haïti, où elle reste 5 ans, qu’elle s’initie à la peinture et à la sculpture, notamment dans l’atelier du peintre haïtien Ronald Mevs. Se révèlent à elle le magique, ses démons intérieurs  et l’esthétique de son travail de plasticienne. Elle commence son parcours artistique par des assemblages de bois  et d’ossement, des collages, des totems, des fétiches… Babette El Saieh, fille du grand collectionneur Issa El Saieh, lui donne sa première chance d’exposer à l’hôtel Olofson de Port-au-Prince. Après plusieurs expositions à Haïti, elle quitte l’île à la suite du coup d’état de 1986. Rentrée en France, elle développe sa propre technique alliant sculpture, peinture, graphisme, couture, poésie et musique. Dès 1995, elle expose régulièrement à Paris, en Allemagne…
 
Elle participe à plusieurs expositions collectives, dont une en hommage Wilfredo Lam à L’Unesco. Reconnue par les galeries Art Factory et l’Art de Rien, elle a exposé plusieurs fois au Lavoir moderne Parisien ainsi qu’à la Chapelle duCollège de Carpentras. En 2014, elle présente quelques tableaux aimantés, tableaux textiles et poupées fétiches dans l’exposition collective ‘Suivez mon regard’, qui marquait l’acte de naissance de L’oeil de la femme à barbe.
 
Kevin Pierre est né en 1993 à Port au Prince en Haïti où il vit actuellement. Après des études classiques, il suit des formations en art dramatique – écriture et jeu d’acteur – et en écriture poétique. Comédien, danseur, percussionniste, il s’est déjà produit dans de nombreux spectacles et festivals ; il anime également des émissions de radio.
En 2019 il publie Mak pye solèy – un premier recueil de poèmes sur la mort, le vaudou, l’environnement, l’amour, le sexe. C’est par l’intermédiaire de l’artiste Catherine Ursin – qui a réalisé le dessin de couverture du recueil – qu’il fait la connaissance de L’oeil de la femme à barbe et de Barbara d’Antuono. Il rencontrera ces trois femmes pour la première fois en France l’hiver 2019, à l’occasion de l’exposition d’artistes haïtiens que Catherine Ursin a organisée à Lyon à la galerie La Rage et où elle l’a invité à présenter son livre.

EXPOSITIONS : 

2027

Zombis, aux origines – Musée Linden Stuttgart Allemagne (oct. 2026-août 2027)

2026

Foire Outsider Paris – Bastille Design Center, Paris (Galerie Claire Corcia)

Turbulences – Galerie Claire Corcia Paris

Biennale internationale d’art textile – Musée de la Broderie et du Textile, Valtopina

Italie (sept-déc. 2026)

Zombis, aux origines – Musée des Confluences Lyon (oct. 2025-août 2026)

L’Etoffe des rêves – Musée de la Halle Saint-Pierre Paris (sept 2025-juillet 2026)

Zombis, aux origines – Musée Linden Stuttgart Allemagne (oct. 2026-août 2027)

2025

Zombis, aux origines – Musée des Confluences Lyon (oct. 2025-août 2026)

L’Etoffe des rêves – Musée de la Halle Saint-Pierre Paris (sept 2025-juillet 2026)

Foire Outsider Paris – Bastille Design Center, Paris (Galerie Claire Corcia)

Musée des Arts Buissonniers, Saint Sever du Moustier

Abbaye d’Auberives, Auberives

Foire Art Central Hong Kong – Chine (Galerie Claire Corcia)

La tendresse de l’eau – Galerie Claire Corcia Paris

Créatures dépareillées – Galerie Claire Corcia Paris en partenariat avec L’Oeil de la femme à barbe

2024

Zombis, le mort n’est pas une fin ? – Musée du Quai Branly Paris (oct. 2024-février 2025)

2022

Créatures des terres minées – Galerie Claire Corcia Paris en partenariat avec L’œil de la femme à barbe

2021

Esprits vagabonds – Galerie Claire Corcia Paris en partenariat avec L’œil de la femme à barbe

2019

Out Sider Art III – Galerie Claire Corcia Paris en partenariat avec L’œil de la femme à barbe

Biennale Internationale d’Arts Textiles– Haacht Belgium

Empreintes textiles – Collectif Fiber Art Fever! – Centre culturel André Malraux Agen

2017

Les démons au bout du fil – Galerie des Arts Ménagés Paris

2016

Univers imperceptibles et Univers amovibles– Galerie 3F Paris

2015

Univers amovibles – Galerie Monod Paris

Arts Textiles – Galerie N°1 Paris

2014

Exposition rétrospective Université de Rouen – Rouen

L’œil de la femme à Barbe – Paris

2013

Festival d’Art Singulier – Art en Seine Saint Aubin Les Elbeuf

Galerie l’Art de Rien – Paris

2012

La Cité des esprits vagabonds – Galerie Chez Robert Électron Libre Paris

2011

Chapelle du Collège de Carpentras – Carpentras

Métamorphose en bord de ciel – Exposition et illustration du roman de Mathias Malzieu
Galerie l’Art de Rien Paris

2010

Les Songes funambules – Observatoire au BHV – Commissaire Olivia Ruiz – Paris

Icônes – Galerie l’Art de Rien – Paris

2009

La règle du Je – Galerie l’Art de Rien Paris

2008

Mémoires de l’Avenir – Carnets de voyages – Cité Internationale des Arts – Paris

2007

Salon Art Pluriel – Rueil-Malmaison

28ème Salon d’Art Contemporain Viroflay

2006

Doll’s Art – Galerie l’Art de Rien – Paris

2005

Sculptures, tableaux et objets – Galerie Art’s Factory Paris

2003

Sculptures, tableaux et objets – Galerie Art’s Factory Paris

2002

Galerie Art’s Factory – Paris

FNAC – Forum des Halles Paris

2000

L’arbre aux esprits magiques – Hommage à  Wilfredo Lam – UNESCO Paris

1999

Kunsthalle  – Constance Allemagne

Radio Berlin – Berlin

1998

FNAC–Forum des Halles –  Paris
ART’Tati – Galerie Art’s Factory –  Paris

1997

Femmes créatrices du 18ème – Journée internationale de la Femme – Mairie du 18ème Paris

1996

11ème Salon des Artistes Européens – Espace Château Landon Paris

1995

Galerie Treger – Paris

VIDÉOS

« Esprits vagabonds » dans l’atelier de Barbara d’Antuono, 2020

 

« Créatures des terres minées » exposition de Barbara d’Antuono à la Galerie Claire Corcia, 2022